Mostafa El-Kilany
Ce qui me frappe le plus dans « Sortie sûre » (Safe Exit), présenté lors de la 9e édition du Festival du film d'El Gouna, c'est qu'il nous plonge dans un univers accablé de crises sans jamais transformer la projection en une épreuve étouffante. Si les cadres du film emprisonnent ses personnages, le récit nous ménage un espace suffisant pour méditer sur leurs déchirements ; loin de se limiter à provoquer l'asphyxie, il nous permet d'approcher intimement la vie de chaque être, ses fardeaux et la part de responsabilité qui lui incombe.
Samaan, le gardien d'immeuble copte incarné par Marwan Walid, a appris depuis longtemps à se dissimuler et à craindre. Témoin du meurtre de son père, il a hérité de sa charge de gardien et s'est mis à vivre dans l'immeuble où il travaille comme s'il ne possédait aucun autre refuge sur terre. Pourtant, la peur ne demeure pas chez lui un simple souvenir : elle devient une démarche, un regard, une façon d'interagir. Sa démarche trahit un égarement manifeste, comme si ses pieds ignoraient où aller. La vue en plongée de la longue rue grouillante, coincée entre les façades, compose un double de lui-même : un mouvement incessant autour d'un homme incapable de se frayer un chemin.
Le film le précipite alors dans le plus cruel des dilemmes : Samaan, qui a grandi en victime de la violence religieuse, se retrouve contraint de cacher Abdallah, l'extrémiste résidant dans l'immeuble, et sommé de collaborer avec lui pour le protéger. La terreur n'est plus la seule menace qui le guette ; Abdallah et ses acolytes entendent l'exploiter, tandis que Samaan reste cloué sur place, pris en étau entre ce qu'on exige de lui et ce qu'il redoute. Le film n'efface en rien sa blessure, mais il ne l'exonère pas non plus de ses choix. Tous les protagonistes ploient sous la pression et portent une part de culpabilité ; chacun a son histoire, mais celle-ci ne confère aucune innocence immédiate.
La question du « récit » prend une consistance concrète à travers le manuscrit de Samaan. Il veut publier son livre, mais la maison d'édition de gauche, qui devrait en principe se montrer sensible à la voix d'un auteur marginalisé, exige de l'argent. Même cette porte qu'il rêvait comme une ouverture sur le vaste monde le traite en simple client et non en porteur d'une histoire digne d'être lue. Dans le même temps, son frère est poursuivi pour coups et blessures, et l'avocat réclame ses honoraires. Lorsque Samaan retire l'argent destiné à l'avocat pour consacrer le reste à l'impression de son livre, il semble sacrifier son frère à son roman. Ce n'est pas un dilemme que l'on peut trancher d'un jugement hâtif : il révèle l'entrechoquement des urgences et la manière dont un rêve peut entrer en collision avec le devoir.
Fatima lit ce qu'il a rédigé, raille son existence recluse dans le hall de l'immeuble, mais lui entrouvre une voie inespérée pour conter son vécu. Elle perçoit ce qu'il n'avait jamais vu, ou ce qu'il s'interdisait de regarder. Dès lors, le titre du roman, « Qui suis-je ? », dépasse le simple questionnement intime. Samaan tente d'attester sa présence par l'écriture, au sein d'une société sourde à sa voix comme à celle de ses semblables. Fatima elle-même, découvrant la vie secrète qui bouillonne derrière sa garde quotidienne au seuil du bâtiment, peine à saisir comment une telle évidence a pu lui échapper si longtemps. L'interrogation semble s'adresser à tous : qui es-tu, si les autres refusent de te voir et d'entendre ce que tu as à dire ?
Fatima, jouée par Noha Fouad, fait irruption dans son existence avec une intensité sans commune mesure. Rongée par une tumeur et des crises répétées, sa joie de vivre demeure intacte sans jamais nier la souffrance. Elle s'offre à Samaan, mais celui-ci refuse d'abuser de sa détresse ; il savoure sa compagnie sans convertir sa vulnérabilité en aubaine. En revanche, le vieux Arabi, son collègue gardien, bienveillant en apparence, dévoile un opportunisme sans scrupule en subordonnant l'abri réclamé par Fatima à une relation tarifée. Par ces nuances, le film brosse un monde où les apparences s'avèrent trompeuses : un homme d'allure affable peut exploiter le besoin d'autrui, de même que la fragilité peut cohabiter avec une réelle dignité morale.
La complicité entre Fatima et Samaan ne se transmute pas en remède miraculeux. Il se réjouit de sa clarté, s'accroche à la légèreté qu'elle insuffle dans son quotidien morne, mais ne parvient ni à mesurer son énergie vitale ni à comprendre sa manière d'affronter la douleur. Après son assassinat, il la venge en noyant Abdallah dans la citerne d'eau. Un geste radical, qui ne signifie nullement que Samaan ait su comprendre Fatima ; il sait répondre à la barbarie par la violence, mais le fossé qui le sépare de la vérité de cette femme demeure trop béant pour qu'une vengeance le comble. Fatima, quant à elle, devient la victime fortuite d'Abdallah, comme pour nous rappeler que les êtres les plus radieux et vibrants sont souvent les plus exposés aux pires sévices.
La photographie s'impose comme le protagoniste majeur de l'œuvre. Le plan fixe n'est pas un choix de confort pour le chef opérateur ; il lui confie au contraire la charge d'engendrer le mouvement et l'émotion dans les limites strictes du cadre. Mohamed El-Sharkawy y parvient avec brio par le jeu des compositions, le clair-obscur et la gestion des distances entre les corps. La rue filmée en plongée forme un cosmos autonome qui s'écoule sous les yeux de Samaan sans qu'il puisse y trouver la moindre issue. Quant à la scène où Fatima s'adresse à la Vierge Marie, elle réunit la foi, l'effroi et la peine en un instant d'une rare intensité, tissant un pont délicat entre la condition de Fatima la musulmane et celle de Samaan le copte, sans jamais basculer dans le symbole abstrait.
Le montage de Dina Farouk préserve une respiration mesurée qui accorde aux détails le temps de décanter, à l'image des épreuves qui s'accumulent sur les épaules des personnages. L'interprétation s'accorde intimement à ce tempo feutré : Marwan Walid porte Samaan par ses traits, sa démarche hésitante et son effacement, tandis que Noha Fouad insuffle à Fatima une remarquable alliance d'espièglerie et de fermeté. Nul besoin de grands éclats pour que le spectateur saisisse l'indicible.
De « Rouge pâle » à « Vert flétri », jusqu'à « Sortie sûre », le cinéma de Mohammed Hammad témoigne d'une remarquable maturation narrative, sans rien perdre de son attachement viscéral aux détails du quotidien. Dans « Rouge pâle », le drame partait d'un vêtement qui déteint sous le poids de la réprobation morale ; dans « Sortie sûre », la perspective s'élargit à un homme qui s'efforce de s'écrire lui-même alors que la société, les institutions et l'adversité le traitent en être invisible. Hammad n'abandonne jamais le détail minuscule : il en fait le seuil d'un réseau dense d'affections et de fractures, offrant à chaque être l'espace nécessaire pour dévoiler ses paradoxes et assumer ses actes.
Le titre « Sortie sûre » résonne comme une promesse de salut, mais il nous confronte à une interrogation plus âpre : qui détient véritablement une issue sans péril ? Le film ne délivre aucune sentence préconçue ; il ouvre un regard sans fard sur ses personnages tels qu'ils sont : meurtris, acculés, compromis, mais capables parfois d'un sursaut de grâce. C'est là l'une de ses plus belles réussites : un cadre qui sait nous emprisonner comme spectateurs, un récit qui nous laisse voir ceux qui y étouffent, et Samaan, obstiné à raconter sa propre histoire au milieu d'un monde qui ne le voit pas.
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