Moustafa El-Kilani
Un artiste n'a besoin de la permission de personne pour imaginer. Pourtant, ce droit élémentaire devient source de polémique dès qu'un artiste décide de s'écarter de l'image à laquelle le public est habitué, ou s'aventure dans un domaine perçu par certains comme tabou au nom du bon goût, ou soumis par d'autres au prisme d'une interprétation religieuse univoque.
Lors de la rencontre avec Mona Zaki au Festival d'El Gouna, la peur n'était pas une notion abstraite évoquée avec distance. Elle vibrait dans le timbre de sa voix, tremblant par moments tandis qu'elle se remémorait les épreuves traversées, à tel point que l'on sentait chez elle la retenue d'un véritable désir de pleurer. Elle a confié que la peur l'habitait, et que si elle ne luttait pas contre elle, elle n'aurait jamais rien pu créer. Elle n'a pas feint d'être plus forte qu'elle ne l'est ; elle nous a laissé entrevoir à quel point un véritable artiste peut être « fragile » tout en choisissant de poursuivre sa route.
En évoquant le métier d'actrice, il est apparu évident que ce qui la pousse à continuer est ce monde que l'artiste façonne par son imaginaire et où il s'engage avec toute son âme. Dans cet espace, un rôle n'est plus une suite de répliques déclamées devant une caméra, mais une autre vie que l'on tente d'explorer et d'habiter. C'est pourquoi ses propos sur la peur faisaient écho à sa vision de l'art : l'artiste ne se défait pas de la peur pour tenter l'expérience, mais il veille à ne pas laisser la peur décider pour lui. Ce qui blesse dans l'acharnement visant une œuvre comme le film « El Sett » (La Dame), c'est qu'après tant d'efforts pour s'approprier un nouvel univers, l'actrice se retrouve contrainte de défendre son droit même d'en avoir rêvé.
Cette peur nous gagne nous aussi lorsque nous écrivons, lorsque nous masquons les mots par des artifices sur Facebook afin d'échapper aux algorithmes et à des mois de censure, simplement pour avoir osé nous exprimer franchement et donner notre avis sur ce qui nous entoure et influe directement sur nos vies et notre avenir... lorsque nous relisons nos textes à plusieurs reprises de peur de froisser tel ami ou tel État... nous aussi, la peur nous submerge.
La création ne fonctionne pas ainsi. Elle ne part pas d'une liste de ce qui est permis et proscrit, et n'avance jamais si le créateur doit implorer l'approbation de la société avant chaque décision. La fonction de l'imaginaire est d'explorer des territoires inaccoutumés, de mettre à l'épreuve des visions, des idées et des personnages qui peuvent déranger ou contredire nos repères. Or transformer l'inquiétude en tutelle morale et la divergence en accusation ne relève pas de la défense du bon goût, mais d'une entreprise d'étouffement de l'art.
Ce qui est arrivé à Mona Zaki après l'annonce du film « El Sett » illustre parfaitement cette crise. Avant même que quiconque n'ait vu le long-métrage, des condamnations sans appel sont tombées sur son choix pour incarner Oum Kalthoum, sur son apparence physique et sur sa ressemblance avec la diva. Tout spectateur est libre de débattre de ces choix après visionnage, mais juger l'œuvre avant son achèvement témoigne d'une volonté de punir l'artiste pour le simple fait d'avoir osé tenter.
Il ne s'agit pas ici d'absoudre le film ou le jeu de Mona Zaki par avance. L'œuvre peut réussir comme elle peut décevoir, et des réserves fondées peuvent être émises sur le maquillage, l'interprétation ou la mise en scène. Tout cela relève de la critique artistique, qu'il ne faut en aucun cas confondre avec le droit de l'actrice à se lancer dans l'aventure. La critique évalue ce que l'œuvre a accompli, tandis que la tutelle morale tente d'interdire d'emblée à l'artiste d'approcher l'idée.
Par essence, l'artiste a un besoin viscéral d'expérimenter. Un comédien ne peut rejouer indéfiniment le même personnage, ni jauger chaque prise de risque à l'aune de ses triomphes passés. S'il agissait ainsi, il cesserait d'évoluer, et ses succès se mueraient en « carcan » duquel le public lui interdirait de sortir. L'expérimentation peut aboutir ou échouer, mais sans elle, aucune opportunité ne s'offre d'explorer un jeu différent, un rôle neuf ou des horizons encore inexplorés.
Nour El-Sherif avait très tôt compris cette réalité. Il avait multiplié les déclarations sur l'imaginaire et le droit de l'artiste à explorer... il ne recherchait jamais la facilité ou les rôles garantis, mais le personnage qui le mettait face à un défi inédit.
Il ne s'agit nullement d'exempter l'art de la critique, ni d'ignorer la sensibilité du public. Mais c'est un rappel : l'existence des traditions ou de ce que l'on nomme le « bon goût » ne saurait se transformer en instrument de censure de l'imagination, et le respect des convenances ne signifie pas réduire l'art à ce qui ne dérange personne. Que reste-t-il à l'artiste s'il ne doit retenir que ce qui comble les attentes de la frange la plus conservatrice de la société ?
Et quel sens donner au renouveau si l'on exige de lui qu'il modifie la forme sans jamais effleurer la moindre idée déstabilisante ?
Les forces réactionnaires n'ont pas toujours besoin d'interdictions officielles. Il leur suffit souvent d'ériger chaque velléité de changement en « scandale moral » : la vindicte s'enflamme sur les réseaux sociaux, et l'on accuse l'artiste d'avoir franchi les bornes. C'est ainsi que la peur s'insinue au cœur même de la création : le public va-t-il s'offusquer ? L'œuvre sera-t-elle accusée d'attenter à la foi ou à la morale ? Ne vaut-il pas mieux renoncer au projet dès le départ ?
Quand cette peur l'emporte, l'artiste n'est pas le seul perdant. Toute l'industrie en pâtit, car les créateurs se rabattent sur les valeurs sûres, réchauffent ce qui a déjà fait ses preuves, laissant les idées audacieuses captives de l'hésitation. Tout projet n'est pas un chef-d'œuvre, mais rien de novateur ne peut naître si l'on interdit à l'artiste de prendre des risques.
Mona Zaki, à l'instar de toute comédienne, a le droit absolu de choisir un rôle ardu et d'y faillir. Et le public a tout autant le droit de rejeter le film ou de le critiquer après l'avoir vu. Mais nul n'a le droit d'ériger ses préjugés en règle absolue de ce qu'un artiste est autorisé à proposer.
L'artiste vit d'imaginaire, et l'imaginaire ne s'épanouit pas dans les limites tracées par la peur. Il a besoin d'un espace où tenter, risquer, explorer ses limites, quand bien même l'essai ne serait pas couronné de succès. C'est ce que défend tout créateur dans ses choix, et c'est ce que nous devons préserver aujourd'hui : que l'artiste demeure libre d'explorer, et que la critique puisse apprécier le résultat, sans jamais se muer en autorité répressive qui étouffe l'expérience avant même qu'elle n'ait commencé.
Si nous voulons un art qui se réinvente, nous devons accepter que l'expérimentation comporte le risque de l'erreur. Mais si nous exigeons de l'artiste qu'il s'assure de l'assentiment général avant même le premier pas, nous n'obtiendrons qu'un recyclage perpétuel de rôles, de figures et de thèmes, et un imaginaire créatif dressé à trembler.



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